Drainage lymphatique en kiné: technique et pression de travail

Rédigé par Nicolas LEROUSSEAU
Kinésithérapeute, Spécialiste des membres supérieurs

L'ordonnance arrive au cabinet avec une mention laconique : kiné drainage lymphatique, dix séances. Pas d'indication précise, pas d'objectif chiffré, parfois pas même le membre à traiter. Le praticien démarre sans cap.

Faute de repère, les séances glissent vers le confort. Le patient repart détendu, pourtant le périmètre du bras ne bouge pas. Après quelques renouvellements, le médecin cesse de prescrire de nouveau. La prise en charge s'arrête sans que personne sache si elle a servi.

Sortir de cette impasse suppose une méthode plus rigoureuse. Concrètement : recadrer le geste sur l'anatomie lymphatique, trier les indications validées et mesurer chaque cycle de soins. Ces chiffres, et non le ressenti, décident ensuite de la poursuite.

Sommaire
Drainage lymphatique en kiné: technique et pression de travail — Skeals

Ce que le drainage manuel mobilise vraiment dans le réseau lymphatique

Une séance de kiné drainage lymphatique vise la partie superficielle du système lymphatique, logée juste sous la peau. La lymphe naît dans les capillaires initiaux, rejoint les précollecteurs puis les collecteurs. Ces derniers se divisent en lymphangions, des segments contractiles bornés par deux valvules qui assurent la circulation vers les nœuds.

La main poursuit deux effets. Elle étire la peau pour ouvrir les capillaires initiaux et faciliter l’entrée du liquide interstitiel. Elle stimule aussi la contraction des collecteurs situés en amont de la zone gonflée. Selon l’ISL, un massage classique pratiqué seul n’apporte généralement rien et peut léser les vaisseaux s’il est trop appuyé.

Territoires, collecteurs et voies de dérivation à connaître avant de poser les mains

La peau se découpe en territoires lymphatiques séparés par des lignes de partage. Une ligne médiane coupe le tronc en deux moitiés. Une ligne horizontale passant par l’ombilic sépare le quadrant supérieur, drainé vers l’aisselle, du quadrant inférieur, drainé vers l’aine.

Au membre supérieur, la plupart des collecteurs rejoignent les nœuds axillaires. Un faisceau latéral suit la veine céphalique vers les régions deltopectorale et sus-claviculaire. Cette voie peut contourner l’aisselle, ce qui compte beaucoup après un curage.

Au membre inférieur, le faisceau principal longe la grande veine saphène jusqu’aux nœuds inguinaux superficiels. Un second faisceau chemine avec la petite saphène vers le creux poplité.

Quand un relais ganglionnaire manque, la lymphe doit franchir les lignes de partage. Le praticien sollicite alors les anastomoses axillo-axillaires, antérieure et postérieure, puis les anastomoses axillo-inguinales du côté atteint. Ces voies de dérivation se préparent en premier, avant tout travail sur l’œdème.

L’imagerie a nuancé ce schéma théorique. La lymphofluoroscopie au vert d’indocyanine révèle des trajets remaniés propres à chaque patient et des zones de reflux dermique. Ferrandez et ses coauteurs recommandent d’orienter les manœuvres selon ces trajets réels.

Pression, rythme et sens des manœuvres selon Leduc et Vodder

Emil Vodder a mis au point sa méthode en 1932. Elle combine des cercles fixes, des pompages et des mouvements rotatifs, répétés sur place. La main entraîne la peau sans glisser, puis relâche pour laisser les vaisseaux se remplir.

Albert Leduc a formalisé en 1983 une approche fondée sur l’alternance appel-résorption. Les manœuvres d’appel entretiennent la contraction des collecteurs situés en amont. Les manœuvres de résorption agissent sur l’œdème lui-même. Leduc les combinait volontiers à la pressothérapie.

Quelle que soit l’école, la séquence suit une même logique :

  • stimuler d’abord les nœuds proximaux et les voies de dérivation 
  • progresser du proximal vers le distal, segment par segment, jusqu’à la zone gonflée 
  • consacrer l’essentiel du temps au drainage de l’œdème
  • remonter vers la racine du membre, puis finir par une stimulation ganglionnaire

La pression enseignée est légère, souvent située entre 30 et 40 mmHg. Les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) proposent un repère plus parlant : une pression minimale mais suffisante pour déplacer la peau sur les plans profonds.

Cette valeur n’a rien d’absolu. Sur un œdème mou qui prend le godet, la main appuie peu. Sur une zone indurée ou fibreuse, Ferrandez et ses coauteurs conseillent de l’adapter à la consistance des tissus, quitte à appuyer nettement plus.

Le rythme pèse autant que la force. Chaque manœuvre est lente et suivie d’un temps de relâchement qui laisse le lymphangion se remplir. Les travaux de Belgrado en lymphofluoroscopie ont abouti à la méthode « fill and flush ». Elle enchaîne quatre gestes de remplissage, puis deux gestes de chasse le long des collecteurs.

Trier les indications qui justifient réellement une séance

Une ordonnance de kiné drainage lymphatique ne dit rien du niveau de preuve, qui varie fortement selon la pathologie. Les indications les plus solides concernent le lymphœdème, dans le cadre d’une thérapie décongestive. Ailleurs, le bénéfice se démontre patient par patient.

Certains œdèmes ne répondent pas au drainage, quel que soit le nombre de séances. Les HUG les classent parmi les non-indications :

  • les œdèmes par hypoprotéinémie, d’origine rénale, hépatique ou nutritionnelle 
  • les œdèmes d’origine médicamenteuse, liés à une modification de la perméabilité capillaire

Le lipœdème et sa prise en charge kinésithérapique imposent un diagnostic différentiel rigoureux. Selon l’ISL, cette accumulation anormale de graisse n’est pas une maladie lymphatique à ses débuts. Aux stades avancés, un lymphœdème peut s’y ajouter et rendre alors utiles les techniques décongestives.

Lymphœdème secondaire après curage ganglionnaire

Le lymphœdème secondaire du membre supérieur, fréquent en kinésithérapie après cancer du sein, est la situation la mieux documentée. Plus d’une patiente sur cinq suivie pour un cancer du sein en développe un, selon la revue Cochrane de 2015. Chez la femme opérée, le lymphœdème persiste au-delà de deux mois et demi dans 10 % des cas, selon la HAS.

L’ISL décrit quatre stades cliniques successifs :

  • stade 0 : transport lymphatique altéré sans gonflement visible 
  • stade I : œdème riche en protéines qui régresse à la surélévation 
  • stade II : gonflement permanent, avec un godet présent puis masqué par la fibrose 
  • stade III : éléphantiasis lymphostatique avec troubles trophiques cutanés

À l’intérieur de chaque stade, la gravité se lit sur l’excès de volume du membre. On parle d’excès minime entre 5 et 20 %, modéré entre 20 et 40 %, sévère au-delà de 40 %. Ce chiffre initial devient la référence de tout le suivi.

En France, un acte NGAP réunit drainage, bandage et rééducation de l’épaule en phase intensive après cancer du sein. Ses critères d’indication sont cumulatifs :

  • une différence de périmètre supérieure à 2 cm à au moins un niveau du membre 
  • une asymétrie des amplitudes passives entre les deux épaules 
  • l’adhésion du patient à tout le traitement, bandages compris 
  • un retentissement fonctionnel important sur l’autonomie

Le drainage n’est pas le principal moteur de la réduction. Les méta-analyses reprises par l’ISL lui accordent peu d’effet additionnel sur le volume quand compression et exercice sont déjà en place. Il diminue en revanche la douleur, la tension et la dureté des tissus. Il conserve aussi un intérêt sur le sein et la paroi thoracique, difficiles à comprimer.

Œdèmes post-opératoires et post-traumatiques

Après une chirurgie ou un traumatisme, l’œdème freine la mobilité et entretient la douleur. On le retrouve aussi bien dans la rééducation de l’épaule opérée que dans les traumatismes de la cheville. Le drainage y est très répandu, mais les essais restent peu concluants sur le volume.

Après prothèse totale de genou, l’essai d’Ebert (2013, 43 patients) ne montre aucune différence sur le gonflement, mais un gain d’environ 10° de flexion active. Celui de Pichonnaz (2016, 60 patients) ne trouve pas d’effet sur l’œdème. Il note seulement une douleur plus faible juste après les séances.

En pratique, ces résultats plaident pour une indication ciblée et courte. Le drainage se justifie quand l’œdème bloque la progression des amplitudes ou de la marche, par exemple lors d’une rééducation après rupture du LCA. Un périmètre relevé avant et après chaque série tranche rapidement la question.

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Les contre-indications à écarter avant la première manœuvre

Le bilan initial de kiné drainage lymphatique commence par un interrogatoire complet. Antécédents, traitements en cours et état cutané sont passés en revue. Au moindre doute, l’avis du médecin prescripteur précède la première manœuvre.

Les HUG listent quatre contre-indications absolues :

  • une insuffisance cardiaque ou rénale décompensée 
  • une infection aiguë, comme un érysipèle ou une lymphangite 
  • une thrombose veineuse profonde en phase initiale, soit les cinq premiers jours après le diagnostic 
  • une sclérose du sinus carotidien

Pour l’érysipèle, la reprise est possible sous antibiotiques. Les HUG la conditionnent à un accord médical systématique, à partir du troisième jour et après bilan biologique.

L’hyperthyroïdie et l’extravasation figurent parmi les contre-indications relatives. L’acte NGAP consacré au lymphœdème après cancer du sein écarte aussi :

  • une pathologie aiguë du membre supérieur non diagnostiquée ou non traitée 
  • une tumeur maligne non traitée 
  • une hyperalgie de l’épaule 
  • une chambre implantable sous-claviculaire du côté opéré 
  • un matériel d’ostéosynthèse sous-cutané avec une partie externe

La crainte de disséminer des cellules tumorales freine encore certains praticiens. Les HUG sont formels : le drainage ne dissémine pas de métastases. L’ISL juge ce risque théorique, limité aux infiltrats déjà présents dans les collecteurs. Un cancer traité n’exclut pas le drainage.

La compression associée a ses propres limites. Pour une compression élastique, une artériopathie avec un IPS inférieur à 0,6 est une contre-indication absolue. Il en va de même d’une microangiopathie diabétique évoluée, dès que la pression dépasse 30 mmHg. Vérifiez ces points avec le médecin avant tout bandage du membre inférieur.

Mesurer l’effet de chaque cycle plutôt que se fier au ressenti du patient

Les bienfaits ressentis ne prouvent pas grand-chose. Une jambe paraît plus légère après chaque séance, même quand son volume stagne. Chaque cycle de kiné drainage lymphatique doit donc produire un chiffre comparable au précédent. Un mètre ruban ne coûte presque rien, et c’est pourtant l’argument le plus solide d’un renouvellement.

L’ISL demande d’évaluer le volume avant, pendant et après le traitement. Elle invite à raisonner sur l’excès de volume, c’est-à-dire membre atteint moins membre sain. Se limiter au membre atteint fausse les résultats, car le volume varie avec le poids et le moment de la journée.

La périmétrie étagée est l’outil le plus accessible. Pour être fiable d’une séance à l’autre, elle obéit à un protocole invariable :

  • un repère tous les 4 cm à partir d’un point osseux constant 
  • un mètre ruban souple et non extensible, posé perpendiculairement à l’axe du segment 
  • trois mesures par repère, dont on retient la moyenne 
  • le même opérateur, à la même heure et dans la même position

Les périmètres se convertissent en volume grâce à la formule du tronc de cône, citée par l’ISL. Pour un segment de hauteur h compris entre les circonférences C1 et C2, V = h × (C1² + C1 × C2 + C2²) / 12π. L’addition des segments donne le volume du membre.

Si un volumètre à eau est disponible, c’est la méthode de référence, notamment pour les segments distaux. Les méthodes ne sont pas interchangeables : on conserve la même du premier au dernier bilan.

La littérature fournit aussi des seuils diagnostiques utiles :

  • une différence de 2 cm entre les deux membres, de 200 ml ou de 10 % du volume signe un lymphœdème 
  • une hausse de 3 à 5 % par rapport au volume de référence évoque une forme infraclinique chez un patient surveillé

Pour l’arrêt, aucun consensus ne fixe de seuil. Les HUG reconnaissent qu’un critère objectif de fin de traitement se définit difficilement. Les données signalent pourtant un net ralentissement : dans une série de 61 patientes, la réduction hebdomadaire passe de 155 ml à 62 ml en trois semaines.

À partir de ces constats, voici une grille de décision pragmatique, à valider avec le prescripteur. Elle s’appuie sur le pourcentage de réduction de l’excès initial, calculé à chaque bilan hebdomadaire :

  • gain d’au moins 5 points en une semaine : la phase intensive se poursuit 
  • gain inférieur à 5 points sur deux bilans consécutifs : le plateau est atteint et la compression d’entretien prend le relais 
  • excès stable ou en hausse malgré un bandage bien porté : l’indication, l’observance et le diagnostic sont réévalués avec le médecin

Ces chiffres nourrissent enfin le dialogue avec le prescripteur. Pour l’acte NGAP post-cancer du sein, le nombre optimal s’établit à 10 séances d’environ 60 minutes. Au-delà, un bilan diagnostic kinésithérapique (BDK) précède obligatoirement la poursuite. Joindre la courbe d’excès de volume rend ce BDK bien plus convaincant.

Programmez le bilan suivant au moment de fixer le rdv. Un contrôle toutes les cinq séances environ correspond à une semaine de phase intensive et évite de découvrir un plateau trop tard.

Drainage lymphatique en kiné: technique et pression de travail

Associer le drainage à la compression pour tenir les résultats obtenus

La HAS décrit la thérapie décongestive en deux phases, quelle que soit la localisation : réduction du volume, puis maintien. Sa fiche de 2010 fait de la compression une pièce centrale du traitement, avec les mesures hygiéno-diététiques.

Le consensus 2023 de l’International Society of Lymphology reprend le même schéma. La première phase associe soins de peau, drainage manuel, exercices et bandage multicouche. La seconde repose sur un manchon ou un bas peu extensible, complété par du drainage si besoin.

En phase intensive, les bandages peu élastiques restent en place jour et nuit, une à trois semaines. En ambulatoire, ils peuvent être refaits trois fois par semaine et gardés 48 heures. Le drainage se place juste avant la pose, sur un membre assoupli.

Le tableau ci-dessous compare trois stratégies à partir des essais publiés, menés pour la plupart chez des patientes atteintes de lymphœdème après un cancer du sein.

CritèreDrainage manuel seulBandage multicouche seulDrainage + bandage multicouche

Réduction du volume

Réduction possible au stade 2, sans supériorité sur le bandage (Liu, 2023)

Baisse du gonflement d’environ 30 à 37 % en phase intensive (Cochrane, 2015)

Pas de gain global significatif face au bandage seul, bénéfice possible dans les formes légères (McNeely, 2004)

Durabilité du résultat

Aucune donnée solide sur le maintien

Bandage 18 jours puis manchon : 31 % de réduction à 24 semaines, contre 15,8 % avec le manchon seul (Badger, 2000)

Gain mesuré juste après la séance, persistance non démontrée (SBU, 2005)

Effet sur les tissus

Moins de douleur, de tension et de dureté cutanée (ISL, 2023)

Baisse plus nette de l’eau tissulaire locale (Liu, 2023)

Confort du drainage et effet mécanique du bandage

Place conseillée

Sein, paroi thoracique, tête et cou : zones difficiles à comprimer

Socle de la phase intensive (HAS, ISL)

Schéma standard de la phase intensive de la thérapie décongestive

Ces données convergent : le bandage porte l’essentiel de la réduction, et le manchon la préserve. Le drainage sert surtout à assouplir les tissus, soulager et traiter les zones où la compression tient mal.

En phase d’entretien, une compression élastique relaie le bandage pendant la journée. Pour le membre supérieur, le guide de l’hôpital Cognacq-Jay retient les classes 2, 3 ou 4. L’AFSOS recommande de contrôler le manchon tous les 3 à 6 mois et de le renouveler au moins deux fois par an.

Arrêter les séances sans relais compressif expose à une reprise du volume. Une prise en charge en kiné drainage lymphatique se termine donc par la mise en place d’un manchon sur mesure, avant la dernière séance.

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