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Épaule douloureuse : pourquoi le diagnostic de conflit sous-acromial est dépassé
Rédigé par Nicolas LEROUSSEAU
Kinésithérapeute, Spécialiste des membres supérieurs
Combien de fois avez-vous reçu une ordonnance mentionnant « rééducation pour conflit sous-acromial » ? Ce diagnostic est partout, sur les ordonnances comme dans la tête des patients. Pourtant, le CPG JOSPT 2025 vient de confirmer ce que la littérature dit depuis des années : ce terme est dépassé, et continuer à baser une rééducation dessus génère des prises en charge inadaptées, des patients inquiets et des retards de récupération.
Sommaire
Adieu « conflit sous-acromial », bonjour RCRSP
Depuis les travaux de Lewis (2016) et de Salamh et Lewis (2020), la terminologie a évolué de façon majeure. Le terme recommandé est désormais RCRSP (Rotator Cuff Related Shoulder Pain), ou syndrome douloureux sous-acromial (SAPS). Ce changement de vocabulaire n’est pas anodin : il traduit un changement de modèle explicatif complet.
L’ancien modèle reposait sur une vision purement mécanique : l’acromion « pincerait » les tendons, justifiant l’acromioplastie ou l’éviction des mouvements au-dessus de l’épaule. Le modèle actuel, confirmé par le CPG JOSPT 2025, reconnaît une douleur multifactorielle : surcharge tissulaire, sensibilisation centrale, facteurs biopsychosociaux. L’exercice progressif devient le traitement de première ligne, pas la chirurgie.
Nommer la chose correctement au cabinet n’est pas qu’une question de terminologie. Remplacer « conflit » par « surcharge de la coiffe » dans votre discours patient ouvre la voie à la progression d’exercice plutôt qu’à la résignation chirurgicale, et réduit activement la kinésiophobie que le vocabulaire ancien entretient. C’est un acte thérapeutique à part entière.
Quelques repères chiffrés pour cadrer la problématique :
Donnée
Valeur
Source
Prévalence des douleurs d’origine coiffe ou sous-acromiale
44 à 65 % des douleurs d’épaule
CPG JOSPT 2025
Délai avant imagerie si pas d’amélioration
12 semaines
CPG JOSPT 2025
Niveau de preuve de l’exercice progressif
Grade A (recommandation forte)
CPG JOSPT 2025
Kinés utilisant au moins un test à l’évaluation initiale
78 % (sur 125 dossiers analysés)
JOSPT Open, juin 2025
Sources : [1] Desmeules F et al. CPG JOSPT 2025 · [2] JOSPT Open, chart review 125 dossiers, juin 2025
Les tests cliniques sont utiles, mais leurs limites sont réelles
Une étude publiée dans JOSPT Open en juin 2025, portant sur 125 dossiers de bilans kiné, révèle que 78 % des kinésithérapeutes utilisent au moins un test à l’évaluation initiale : Hawkins-Kennedy en tête (81 cas), suivi du Drop Arm (63 cas) et de l’Empty Can (48 cas). La pratique des tests est donc bien ancrée. Mais que nous dit réellement la littérature sur leur valeur diagnostique ?
Test
Sensibilité
Spécificité
Ce que ça signifie en pratique
Hawkins-Kennedy
50 à 79 %
18 à 44 %
Beaucoup de faux positifs
Neer
56 à 72 %
25 à 46 %
Beaucoup de faux positifs
Empty Can (Jobe)
56 à 89 %
14 à 46 %
Spécificité très faible, non discriminant seul
Painful Arc
72 à 90 %
35 à 44 %
Bonne sensibilité mais faible spécificité
Bear Hug (subscapulaire)
76 %
75 %
Meilleur profil du tableau, mais reste un test parmi d’autres
La conclusion que tirent Salamh et Lewis est sans appel : aucun test isolé ne peut stresser et impliquer un tissu unique avec suffisamment de certitude. Ces tests manquent de la capacité discriminante nécessaire pour établir un diagnostic anatomopathologique. Ce n’est pas qu’ils soient inutiles ; c’est que leur valeur réside dans le raisonnement en cluster, combiné au contexte clinique complet, pas dans la positivité isolée d’un signe de Hawkins.
La formation L’Épaule, de la science au cabinet détaille précisément quels clusters de tests sont pertinents selon la présentation clinique et comment intégrer ces données au raisonnement diagnostique.
Vous voulez structurer votre raisonnement clinique sur l’épaule à partir des recommandations les plus récentes ?
Le CPG 2025 (Desmeules et al.) est la référence la plus récente et la plus complète sur la prise en charge du RCRSP. Ses recommandations sont claires et hiérarchisées.
L’exercice progressif comme traitement de première ligne
L’exercice thérapeutique progressif et l’éducation constituent le traitement de première ligne, avec une recommandation forte de Grade A. Point important : aucun protocole d’exercice n’est supérieur à un autre. Ce qui prime, c’est la progression de la charge adaptée à la tolérance du patient, pas le contenu précis du protocole. Cette nuance a des implications pratiques directes : elle libère le clinicien d’une recherche du « bon exercice » pour orienter l’attention sur la gestion de la progression.
L’imagerie ne s’impose pas d’emblée
Le CPG est explicite : l’imagerie n’est pas nécessaire au bilan initial. Elle ne se justifie qu’après 12 semaines sans amélioration cliniquement significative. Cette recommandation s’oppose à la pratique courante d’une IRM prescrite dès le premier rendez-vous. Le risque de l’imagerie précoce est bien documenté : elle crée des étiquettes diagnostiques (« rupture partielle », « conflit ») qui majorent la kinésiophobie et réduisent les attentes de récupération, même quand ces anomalies sont asymptomatiques.
Un bilan complet, incluant la sphère psychosociale
Le CPG recommande un bilan comprenant une anamnèse détaillée, le contexte psychosocial, la mesure des amplitudes articulaires et un testing de force objectif. Le MMT (testing musculaire manuel) est jugé insuffisant pour un bilan fiable. Des outils dynamométriques ou des tests fonctionnels objectivés sont préférables.
Sur le versant psychosocial, la littérature est sans ambiguïté : le catastrophisme et la kinésiophobie sont des facteurs prédicteurs indépendants de douleurs persistantes. Ils prédisent l’évolution indépendamment de la pathologie structurelle. Des outils de dépistage comme le STarT MSK Screening Tool permettent de les identifier en quelques minutes à l’évaluation initiale. Chez les patients avec kinésiophobie élevée, la douleur d’épaule réduit l’activité musculaire de façon plus marquée et corrèle aux modifications de l’excitabilité corticospinale : ce n’est pas « dans la tête », c’est mesurable biologiquement.
L’éducation comme composante thérapeutique à part entière
L’éducation individualisée du patient fait partie intégrante du traitement, pas d’un accompagnement secondaire. L’éducation aux neurosciences de la douleur, intégrée à la rééducation active, améliore significativement les résultats cliniques, en particulier lorsqu’elle est associée à l’exercice thérapeutique. Une intervention d’éducation aux neurosciences de la douleur de 4 semaines s’avère efficace chez les patients douloureux de l’épaule.
Un raisonnement en 4 phases pour structurer votre prise en charge
Le CPG 2025, combiné aux données disponibles sur l’éducation et la progression d’exercice, permet de structurer la prise en charge en 4 phases cohérentes.
Phase 1 : Évaluation complète
Anamnèse précise, contexte biopsychosocial, mesure des amplitudes articulaires, tests combinés de la coiffe, élimination d’une pathologie cervicale et recherche systématique des drapeaux rouges. Les drapeaux rouges à ne pas manquer incluent : douleur nocturne progressive et invalidante, amaigrissement, antécédent néoplasique, fièvre, déficit neurologique (paresthésies, déficit moteur), traumatisme haute énergie, douleur non mécanique au repos. Toujours examiner le rachis cervical : une radiculopathie C5 peut parfaitement mimer une pathologie d’épaule.
Phase 2 : Éducation du patient
Déconstruire la peur du mouvement. Expliquer le RCRSP de façon accessible. Voici une formulation testée en cabinet : « Ce qu’on appelle conflit, c’est en réalité une zone de votre épaule qui est surchargée et irritée. Votre articulation n’est pas abîmée de façon irréversible. Les tendons ont besoin d’être rechargés progressivement, et le meilleur moyen de le faire, c’est l’exercice actif, pas le repos. » L’objectif est de modifier les activités, pas de les interdire.
Phase 3 : Exercice progressif adapté
Contrôle moteur scapulaire, renforcement progressif de la coiffe, intégration fonctionnelle progressive. La progression est adaptée à la tolérance du patient, pas à un protocole figé. C’est la charge et sa gestion dans le temps qui déterminent l’efficacité, pas le choix d’un exercice spécifique.
Phase 4 : Autonomie et retour aux activités
Programme domicile structuré, critères de retour au sport ou au travail explicités, suivi avec des outils validés comme le DASH ou le WORC, réduction progressive de la dépendance aux soins. L’objectif de cette phase est d’éviter la rechute par recondition et de renforcer le sentiment de compétence du patient sur sa propre récupération.
Pour aller plus loin sur la construction de ce raisonnement clinique en situation réelle, la formation Skeals sur l’épaule propose une approche directement ancrée dans le CPG JOSPT 2025.
Les erreurs les plus fréquentes en cabinet
Quatre erreurs reviennent systématiquement dans la prise en charge du RCRSP et méritent d’être nommées explicitement.
Reprendre le terme « conflit » de l’ordonnance sans le remettre en question : le patient va croire que son épaule est structurellement abîmée, ce qui entretient la kinésiophobie et réduit son engagement dans la rééducation active.
S’arrêter à un test positif isolé : les spécificités sont trop faibles pour permettre un diagnostic sur cette seule base. Le raisonnement doit s’appuyer sur un cluster de tests combiné au tableau clinique global.
Passer à côté des diagnostics différentiels : pathologie cervicale (C4-C5), arthrose acromio-claviculaire, tendinopathie du long biceps, instabilité gléno-humérale, capsulite. Ces tableaux peuvent coexister avec un RCRSP ou le mimer entièrement.
Négliger le profil psychosocial : le catastrophisme et la kinésiophobie prédisent l’évolution clinique indépendamment de la pathologie structurelle. Un patient avec un profil psychosocial défavorable non dépisté évoluera moins bien, même avec un programme d’exercice optimal.
✅ À faire
Utiliser le terme RCRSP ou SAPS dans votre raisonnement et avec vos patients
Réaliser un bilan complet incluant le contexte psychosocial dès la première séance
Raisonner en cluster de tests, jamais sur un test positif isolé
Attendre 12 semaines sans amélioration avant d’envisager l’imagerie
Intégrer l’éducation aux neurosciences de la douleur comme composante thérapeutique
Objectiver la force (dynamomètre ou test fonctionnel) plutôt que de se limiter au MMT
Examiner systématiquement le rachis cervical pour éliminer une radiculopathie C5
❌ À éviter
Reprendre le terme « conflit sous-acromial » de l’ordonnance sans le remettre en question
Prescrire ou valider l’imagerie en première intention
Poser un diagnostic sur un seul test positif
Proposer la chirurgie avant 6 mois de rééducation bien conduite
Ignorer les facteurs psychosociaux (catastrophisme, kinésiophobie) dans l’évaluation
Interdire les mouvements au lieu de les adapter et les progresser
À retenir
Le terme « conflit sous-acromial » est dépassé : utilisez RCRSP ou SAPS dans votre raisonnement et avec vos patients. Ce changement de vocabulaire est un acte thérapeutique qui réduit la kinésiophobie.
L’exercice progressif adapté à la tolérance est le traitement de première ligne, recommandation forte Grade A selon le CPG JOSPT 2025. Aucun protocole n’est supérieur à un autre : c’est la gestion de la progression qui prime.
Les tests cliniques s’utilisent en cluster et en contexte, jamais de façon isolée. Les spécificités sont trop faibles (18 à 46 %) pour permettre un diagnostic anatomopathologique sur un test unique.
L’imagerie n’est pas nécessaire d’emblée. Attendez 12 semaines sans amélioration avant de l’envisager : une imagerie précoce majore la kinésiophobie sans améliorer le pronostic.
Le profil psychosocial prédit l’évolution indépendamment de la pathologie structurelle. Dépister le catastrophisme et la kinésiophobie dès le bilan initial n’est pas optionnel.
La formation Skeals « L’Épaule, de la science au cabinet » vous donne le raisonnement structuré, les tests combinés et la progression d’exercices directement basés sur le CPG JOSPT 2025.
JOSPT Open. Chart review of 125 shoulder assessments in physiotherapy practice. Juin 2025. [Etude observationnelle, 125 dossiers, donnees issues du dossier de recherche]
Deux patients arrivent en consultation avec une lombo-sciatique. Même diagnostic, même prescription de prégabaline. L’un est soulagé, l’autre non. La différence ne se joue pas dans la pathologie : elle se joue dans leur profil sensoriel. C’est ce que la recherche confirme aujourd’hui, et ce que vous pouvez commencer à évaluer dès la prochaine séance.
Une patiente consulte pour des cervicalgies chroniques. Son poste a été audité, son siège est ergonomique, son écran à la bonne hauteur. Et pourtant, les douleurs persistent. L’ergonomie a-t-elle failli, ou n’était-elle qu’une partie du problème ? La littérature scientifique apporte une réponse claire : conseiller une bonne posture ne suffit pas, et la prévention efficace repose sur des leviers bien différents.
Votre patient suit les exercices. La progression est logique. La prise en charge est cohérente. Et pourtant, la douleur persiste. Dans certains cas, les changements de Modic visibles à l’IRM peuvent être un facteur négligé du raisonnement clinique, et leur identification change concrètement ce qu’on prescrit, ce qu’on dose, et ce qu’on explique au patient.
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