Migraine, céphalée de tension, céphalée cervicogénique : comment faire la différence en cabinet

Rédigé par Nicolas LEROUSSEAU
Kinésithérapeute, Spécialiste des membres supérieurs

Un patient arrive en cabinet pour des douleurs de tête récurrentes. Il dit souffrir de migraines. Mais est-ce vraiment une migraine ? La réponse change tout à la prise en charge, et deux des types les plus fréquents relèvent directement de l’arsenal du kinésithérapeute.

Sommaire
Formation kiné - Céphalées

Ce que la migraine est vraiment selon l’ICHD-3

Dans le langage courant, le mot « migraine » s’applique à n’importe quel mal de tête intense. Cliniquement, c’est une tout autre histoire. Selon les critères de l’International Headache Society (ICHD-3), la migraine est un syndrome neurologique complet, avec des critères diagnostiques stricts qui doivent tous être réunis pour poser le diagnostic.

Pour être qualifiée de migraine, la céphalée doit présenter au moins deux des caractéristiques suivantes : douleur pulsatile, intensité modérée à sévère, localisation unilatérale, aggravation par l’activité physique ordinaire. Elle doit également s’accompagner d’au moins un symptôme associé : nausées ou vomissements, photophobie ou phonophobie. Et sa durée doit se situer entre 4 et 72 heures sans traitement.

Il existe aujourd’hui plus de 300 types de céphalées répertoriés dans la classification ICHD-3. La migraine n’en est qu’un, et pas le plus fréquent en population générale, contrairement à ce que l’usage courant du terme laisse entendre.

Critère Migraine Céphalée de tension Céphalée cervicogénique
Localisation Unilatérale (souvent) Bilatérale Unilatérale, irradiation cervico-céphalique
Qualité de la douleur Pulsatile Pression, étau Sourde, non pulsatile
Intensité Modérée à sévère Légère à modérée Variable
Durée 4 à 72 h 30 min à 7 jours Variable, souvent prolongée
Nausées / vomissements Oui (critère diagnostique) Non Rares
Photophobie / phonophobie Oui (critère diagnostique) Absentes ou légères Possibles
Aggravation à l’effort Oui Non Non (mais mouvements du cou)
Origine cervicale reproductible Non Non Oui (C0-C3)
Prise en charge kiné directe Limitée (orientation médicale) Oui Oui

Sources : [1] Headache Classification Committee of the IHS, ICHD-3, Cephalalgia 2018 doi:10.1177/0333102417738202 · [2] Onan et al., J Headache Pain 2023 doi:10.1186/s10194-023-01614-0 · [3] Abel H., Optometry 2009 doi:10.1016/j.optm.2008.06.008

Le diagnostic des céphalées primaires repose uniquement sur l’évaluation clinique, pas d’examen complémentaire discriminant. C’est précisément ce qui en fait un exercice exigeant, et qui conduit fréquemment les cliniciens à diagnostiquer à tort une migraine chez des patients présentant en réalité une céphalée de tension.

diagnostic différentiel migraine céphalée en cabinet de kinésithérapie — Skeals
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Les deux céphalées les plus fréquentes en cabinet de kinésithérapie

Deux entités se rencontrent très régulièrement en pratique kiné, et sont presque systématiquement présentées par les patients sous le terme générique de « migraine ».

La céphalée de tension

La céphalée de tension est le trouble céphalalgique primaire le plus courant, avec une prévalence à vie atteignant 69 % chez les hommes et 88 % chez les femmes. Sa prévalence sur un an est estimée à 38,3 %. Elle se manifeste par une douleur bilatérale en « étau », d’intensité légère à modérée, sans nausées ni aggravation à l’effort, soit à l’opposé des critères migraine.

Bien qu’elle soit moins invalidante que la migraine sur le plan individuel, la céphalée de tension est responsable d’un nombre de jours perdus supérieur en population générale, du fait de sa très forte prévalence. Sur le plan physiopathologique, les nocicepteurs musculaires semblent jouer un rôle prédominant dans les mécanismes initiaux, ce qui justifie une approche manuelle et rééducative.

La céphalée cervicogénique

La céphalée cervicogénique est d’origine musculosquelettique : la douleur naît au niveau cervical (segments C0 à C3, avec C2-C3 le plus souvent impliqués) et irradie vers la tête. Elle est unilatérale, reproduite par les mouvements du cou ou la palpation cervicale, et ne s’accompagne pas de nausées au sens strict. C’est une céphalée secondaire, son origine structurale est identifiable, et elle relève directement du kinésithérapeute.

La distinction avec la migraine est cliniquement possible : la reproductibilité par les mouvements cervicaux et l’absence de critères neurologiques associés (photophobie, phonophobie, nausées) sont des éléments discriminants forts.


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Les questions clés à intégrer à votre interrogatoire

Distinguer ces trois entités repose sur un interrogatoire structuré. Les symptômes peuvent se chevaucher, c’est précisément ce qui rend le diagnostic clinique exigeant. Voici les questions discriminantes à intégrer systématiquement :

  • La douleur est-elle pulsatile ou plutôt en pression (sensation d’étau) ?
  • Est-elle unilatérale ou bilatérale ?
  • Les mouvements du cou reproduisent-ils ou aggravent-ils la douleur ?
  • Y a-t-il des nausées, une sensibilité à la lumière ou aux sons ?
  • La douleur est-elle aggravée par un effort physique ordinaire (monter des escaliers, marcher vite) ?
  • Combien de temps dure la crise, sans traitement ?

Ces éléments permettent de distinguer céphalées primaires et secondaires, et d’orienter vers un médecin si une migraine vraie est suspectée. La formation Skeals sur les céphalées détaille l’utilisation d’outils diagnostiques validés et des techniques spécifiques à chaque profil clinique.

Ce que ça implique concrètement pour votre pratique

Distinguer la migraine vraie des céphalées de tension et cervicogéniques n’est pas un exercice sémantique : c’est un impératif diagnostique. Seules ces deux dernières relèvent pleinement de l’arsenal thérapeutique du kinésithérapeute.

La migraine, en revanche, est une pathologie neurologique dont la prise en charge pharmacologique reste centrale. Votre rôle, face à une suspicion de migraine, est d’identifier les critères ICHD-3, de ne pas sur-traiter, et d’orienter vers le médecin traitant ou un neurologue. Certaines techniques (relaxation, gestion du stress, travail postural) peuvent compléter le traitement médical, mais elles ne se substituent pas au diagnostic médical préalable.

Sur le plan physiopathologique, les mécanismes diffèrent profondément : dans la migraine, c’est l’activation et la sensibilisation des neurones trigémovasculaires qui jouent un rôle prééminent ; dans la céphalée de tension, ce sont les nocicepteurs musculaires qui interviennent dans les mécanismes initiaux. Cette différence de substrat justifie des prises en charge distinctes, et renforce l’importance d’un diagnostic précis avant toute intervention.

✅ À faire

  • Utiliser les critères ICHD-3 comme grille de lecture systématique à l’interrogatoire
  • Rechercher la reproductibilité par les mouvements cervicaux (signe clé de la céphalée cervicogénique)
  • Distinguer douleur pulsatile (migraine) et douleur en étau (tension) dès les premières questions
  • Orienter vers un médecin si les critères migraine sont réunis ou en cas de doute diagnostique
  • Documenter la durée, la fréquence et les facteurs déclenchants à chaque consultation

❌ À éviter

  • Accepter le terme « migraine » du patient sans vérifier les critères diagnostiques
  • Traiter une céphalée cervicogénique comme une migraine (et vice versa)
  • Ignorer les signaux d’alarme (céphalée en coup de tonnerre, fièvre, déficit neurologique) sans orientation médicale urgente
  • Sous-estimer l’impact fonctionnel de la céphalée de tension sous prétexte qu’elle est « moins grave » que la migraine

À retenir

  • La migraine est un syndrome neurologique aux critères diagnostiques stricts (ICHD-3) : pulsatile, 4-72 h, nausées et/ou photo/phonophobie, aggravée à l’effort.
  • La céphalée de tension est la plus fréquente en population générale (prévalence vie : 69-88 %) ; elle est souvent désignée à tort comme « migraine » par les patients.
  • La céphalée cervicogénique est d’origine musculosquelettique (C0-C3), reproductible par les mouvements du cou, et relève directement de la kinésithérapie.
  • Les symptômes se chevauchent fréquemment : un interrogatoire structuré sur la qualité, la localisation, la durée et les facteurs déclenchants est indispensable.
  • Face à une suspicion de migraine vraie, orienter vers le médecin ; face à une céphalée de tension ou cervicogénique, le kinésithérapeute a un rôle thérapeutique central.

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bilan clinique céphalée cervicogénique par le kinésithérapeute — Skeals

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