Le soléaire dans la rééducation du LCA : un muscle trop souvent oublié

Rédigé par Nicolas LEROUSSEAU
Kinésithérapeute, Spécialiste des membres supérieurs

Après une reconstruction du LCA, le regard clinique se porte naturellement sur le quadriceps et les ischiojambiers. Pourtant, un muscle discret, qui ne croise même pas le genou, pourrait jouer un rôle protecteur majeur dans la stabilité articulaire : le soléaire. Voici ce que la science dit, et ce que cela implique concrètement en cabinet.

Sommaire
LCA

Le mécanisme biomécanique : comment le soléaire protège le genou

Le soléaire est un muscle mono-articulaire de la loge postérieure de jambe : il s’insère sur le tibia et le péroné, sans franchir l’articulation du genou. Ce détail anatomique laisse penser qu’il n’a aucune action directe sur la stabilité fémoro-tibiale. La littérature démontre le contraire.

Quand le soléaire se contracte, il tire le tibia vers l’arrière via le tendon d’Achille et l’appui plantaire. Ce mécanisme génère une translation tibiale postérieure, qui s’oppose exactement à la direction de contrainte que le LCA doit contenir : la translation tibiale antérieure. En d’autres termes, le soléaire agit comme un agoniste fonctionnel du LCA.

Sherbondy et al. (2003) ont quantifié cet effet : le chargement combiné du soléaire et du gastrocnémien réduit la translation tibiale antérieure de 43 % en genou sain et de 37 % en genou LCA-déficient (p < 0,0001). Ces chiffres placent le soléaire parmi les contributeurs les plus efficaces à la stabilité passive du genou.

Soléaire et gastrocnémien : des rôles opposés à ne pas confondre

La distinction entre les deux muscles du mollet est cliniquement essentielle. Le soléaire, mono-articulaire, induit des forces de cisaillement postérieures au niveau tibio-fémoral : c’est un agoniste du LCA. Le gastrocnémien, bi-articulaire, peut au contraire induire des forces antérieures sur le tibia et agir comme antagoniste du LCA dans certaines positions.

Cette différence justifie le travail du soléaire genou fléchi : dans cette position, le gastrocnémien est raccourci et son action tibiale antérieure est minimisée, tandis que le soléaire reste pleinement sollicité. Le calf raise genou fléchi n’est donc pas une variante d’intensité, c’est une sélection biomécanique précise.

La hiérarchie musculaire autour du LCA

La revue de Mokhtarzadeh et al. (2022) établit une hiérarchie claire des muscles capables de s’opposer à la charge sur le LCA. Les ischiojambiers arrivent en tête, suivis du soléaire et du petit fessier. Le quadriceps, lui, figure parmi les muscles qui augmentent la charge sur le ligament à certains angles de flexion.

Cette hiérarchie réoriente la logique rééducative : un protocole centré uniquement sur le quadriceps et les ischiojambiers laisse de côté deux muscles à fort potentiel protecteur. En découvrir les implications pratiques, c’est ce que détaille la formation Skeals dédiée à la ligamentoplastie du LCA.

Muscle Action sur le tibia Effet sur le LCA Priorité en rééducation
Ischiojambiers Translation postérieure Décharge (agoniste) Haute, déjà intégrée
Soléaire Translation postérieure Décharge (agoniste) Haute, souvent négligée
Petit fessier Stabilisation dans le plan frontal Décharge indirecte Moyenne, variable selon protocole
Quadriceps Translation antérieure (0-60°) Charge (antagoniste partiel) Haute, à doser selon l’angle
Gastrocnémien Translation antérieure (genou étendu) Charge potentielle À surveiller, rôle contexte-dépendant

Sources : [1] Mokhtarzadeh et al. (2022) doi:10.1007/s40279-022-01674-3 · [2] Sherbondy et al. (2003) PubMed 12943284

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Ce qui se passe après la reconstruction : une compensation spontanée

Après ligamentoplastie, le déficit en quadriceps est quasi constant et bien documenté. Ce que l’on observe moins, c’est la réponse adaptative du système neuromusculaire : en l’absence d’un LCA fonctionnel, le corps augmente spontanément l’activité du soléaire pour assurer une partie de la stabilité tibiale.

Chmielewski et al. (2002) ont montré qu’un programme incluant des perturbations de surface permet à des individus avec lésion du LCA de retrouver une stratégie musculaire coordonnée, limitant efficacement la translation tibiale antérieure. Cette adaptation passe par un recrutement plus précoce et plus intense des muscles agonistes du LCA, dont le soléaire, lors des tâches dynamiques.

Ce mécanisme de compensation spontanée n’est pas un hasard. Il reflète la capacité du système nerveux central à redistribuer la charge stabilisatrice lorsqu’un élément passif fait défaut. Le rôle du kinésithérapeute est d’amplifier et d’orienter cette adaptation, pas de la laisser s’installer de façon sous-optimale faute d’un travail ciblé.


La formation Skeals « La rééducation après ligamentoplastie du croisé antérieur » aborde en détail la prise en charge musculaire et fonctionnelle post-opératoire, du bilan initial à la réathlétisation.

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Comment intégrer le soléaire dans votre protocole de rééducation

Le soléaire contribue à hauteur de 28 à 32 % de l’effet de translation tibiale postérieure des ischiojambiers, et reste actif sur toute l’amplitude de flexion du genou. Son intégration dans la rééducation post-LCA n’est donc pas un enrichissement accessoire : c’est une correction d’un angle mort fréquent des protocoles classiques.

évaluation clinique du genou en rééducation du LCA en cabinet de kinésithérapie — Skeals

Travail spécifique genou fléchi

L’isolation du soléaire impose le genou fléchi. C’est la condition biomécanique pour minimiser l’action du gastrocnémien et cibler le soléaire de façon préférentielle. Les exercices à privilégier en phase de renforcement analytique :

  • Calf raise assis (genou à 90°), avec charge progressive
  • Presse inclinée avec accent sur la phase de dorsiflexion cheville, genou fléchi
  • Travail isométrique en charge en position semi-fléchie

La montée en charge doit respecter le stade de cicatrisation du greffon. Avant six semaines post-opératoires, le travail isométrique sous-maximal est préférable aux exercices dynamiques avec charge externe importante.

Intégration en chaîne fonctionnelle

Une fois le travail analytique établi, l’intégration du soléaire dans des patterns fonctionnels prépare le retour aux activités sportives. Le soléaire doit être sollicité dans des contextes où la cheville contrôle le déplacement du tibia sur le pied fixe :

  • Squat avec focus sur le contrôle de l’avancée du tibia (limite la translation antérieure)
  • Fente contrôlée avec accent sur la décélération de la cheville en phase d’appui
  • Réception de saut avec travail de l’amortissement distal

Dans ces contextes, le soléaire agit en synergie avec les ischiojambiers et le petit fessier pour répartir la charge sur l’ensemble de la chaîne cinétique. C’est cette approche intégrée que propose la formation Skeals sur la rééducation après ligamentoplastie, en allant du bilan analytique initial jusqu’aux critères de retour au sport.

Travail du timing neuromusculaire

La stabilité dynamique du genou ne repose pas uniquement sur la force musculaire maximale, mais sur la rapidité et la coordination du recrutement. Chmielewski et al. (2002) ont montré que les protocoles incluant des perturbations de surface permettent d’induire une stratégie musculaire bien coordonnée chez les patients LCA-déficients, favorisant le retour aux activités de haut niveau.

En pratique, cela se traduit par :

  • Exercices sur plan instable avec contrôle de l’axe de la cheville
  • Perturbations manuelles ou mécaniques en appui unipodal
  • Travail de stabilité réactive : réponse à une déstabilisation imprévue
  • Exercices dynamiques progressifs orientés vers le geste sportif spécifique

✅ À faire

  • Travailler le soléaire genou fléchi dès les premières semaines de rééducation
  • Distinguer soléaire (genou fléchi) et gastrocnémien (genou tendu) dans vos choix d’exercices
  • Intégrer le soléaire en chaîne fermée : squat, fente, réception de saut
  • Inclure des perturbations et exercices de stabilité réactive pour travailler le timing neuromusculaire
  • Progresser en charge de façon adaptée au stade de cicatrisation du greffon

❌ À éviter

  • Centrer le protocole uniquement sur quadriceps et ischiojambiers en oubliant la cheville
  • Travailler le mollet genou tendu en pensant cibler le soléaire spécifiquement
  • Négliger le petit fessier, deuxième grand oublié de la hiérarchie musculaire anti-LCA
  • Attendre la phase de réathlétisation pour intégrer le travail fonctionnel du soléaire

À retenir

  • Le soléaire réduit la translation tibiale antérieure de 37 à 43 % et agit comme agoniste fonctionnel du LCA, malgré l’absence de croisement de l’articulation du genou.
  • Soléaire et gastrocnémien ont des effets opposés sur le tibia : le travail genou fléchi est indispensable pour cibler le soléaire de façon sélective.
  • Après reconstruction, le corps compense spontanément via une activité accrue du soléaire : la rééducation doit amplifier et orienter cette adaptation.
  • La hiérarchie musculaire protectrice du LCA inclut les ischiojambiers, le soléaire et le petit fessier : les trois doivent figurer dans le protocole.
  • Un genou stable dépend aussi de la cheville : intégrer le contrôle distal dans la chaîne fonctionnelle est une nécessité, pas une option.

Vous voulez structurer votre prise en charge post-ligamentoplastie du bilan initial à la réathlétisation ? La formation Skeals détaille la hiérarchie musculaire, les exercices ciblés et les critères de retour au sport.

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