Douleur de mâchoire et cervicales : quel lien, et comment ça change votre traitement

Rédigé par Nicolas LEROUSSEAU
Kinésithérapeute, Spécialiste des membres supérieurs

Un patient consulte pour une douleur de mâchoire. Faut-il évaluer et traiter les cervicales ? Une méta-analyse récente apporte des éléments concrets pour guider la décision clinique. Le rachis cervical joue un rôle dans les troubles temporo-mandibulaires, et comprendre ce lien peut changer votre approche dès la première séance.

Sommaire
Douleur de mâchoire et cervicales : quel lien, et comment ça change votre traitement — Skeals

Ce que dit la science sur le lien cervico-mandibulaire

Les troubles temporo-mandibulaires (TTM) regroupent les dysfonctions douloureuses des muscles masticateurs, de l’articulation temporo-mandibulaire (ATM) et des structures associées. En cabinet de kinésithérapie, ils représentent un motif de consultation fréquent, souvent isolé de la région cervicale dans l’évaluation initiale. Pourtant, la littérature récente bouscule cette logique de traitement en silo.

Une méta-analyse publiée dans Pain Medicine en 2020 par La Touche et al. (10.1093/pm/pnaa021) a analysé l’effet de la thérapie manuelle et des exercices thérapeutiques appliqués au rachis cervical chez des patients présentant des TTM. Les résultats sont nets : intervenir uniquement sur les cervicales améliore plusieurs paramètres cliniques chez ces patients.

Les bénéfices observés avec la thérapie manuelle cervicale seule sont les suivants :

  • Réduction significative de la douleur mandibulaire
  • Augmentation des seuils de douleur à la pression (PPT)
  • Effet important sur le masséter
  • Effet modéré sur le temporal
  • Preuves modérées que la thérapie cervicale est plus efficace qu’un placebo ou une intervention minimale

Ces résultats posent une question clinique directe : si traiter les cervicales suffit à modifier la sensibilité des muscles masticateurs, c’est qu’il existe un lien neurophysiologique robuste entre les deux régions.

Le noyau trigéminocervical : le mécanisme qui explique tout

Ce lien repose sur une structure neurologique précise : le noyau trigéminocervical. Les afférences nociceptives du nerf trijumeau (qui innerve l’ATM et les muscles masticateurs) convergent avec les afférences des niveaux cervicaux supérieurs (C1-C2-C3) au sein de ce noyau.

Cette convergence explique pourquoi une dysfonction cervicale peut directement moduler la sensibilité mandibulaire, et inversement. En pratique, cela signifie que la douleur perçue à la mâchoire peut être alimentée, entretenue ou amplifiée par des tensions ou des restrictions de mobilité cervicales, sans que la source mandibulaire soit nécessairement la seule en cause.

Cette compréhension est au coeur des formations en cervicalgies proposées par Skeals (https://skeals.fr/formations-kines/cervicalgies/), qui intègrent précisément les interactions entre rachis cervical et régions adjacentes dans leur approche clinique.

Structure cible Type d’effet observé Niveau de preuve Source
Masséter Augmentation du PPT (effet important) Modéré (GRADE) La Touche et al., 2020
Temporal Augmentation du PPT (effet modéré) Modéré (GRADE) La Touche et al., 2020
Douleur globale TTM Réduction significative de l’intensité Modéré à faible Bednarczyk et al., 2024
Ouverture buccale (MMO) Amélioration sans douleur Faible (GRADE) La Touche et al., 2020

Sources : [1] La Touche R et al. Pain Medicine, 2020 https://doi.org/10.1093/pm/pnaa021 · [2] Bednarczyk et al. Journal of Oral Rehabilitation, 2024


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évaluation cervicale chez un patient souffrant de troubles temporo-mandibulaires en cabinet de kinésithérapie — Skeals
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L’approche cervico-craniomandibulaire combinée est-elle plus efficace

Traiter les cervicales, c’est déjà agir sur la douleur mandibulaire. Mais que se passe-t-il quand on combine thérapie cervicale, traitement crânio-mandibulaire et exercices thérapeutiques ?

Comparée à la thérapie cervicale seule, l’approche cervico-craniomandibulaire combinée montre :

  • Une réduction plus importante de la douleur à court terme
  • Une amélioration de l’ouverture buccale maximale sans douleur (MMO)

Le niveau de preuve reste faible selon la méthode GRADE, mais l’effet clinique observé est notable. Deux profils de patients semblent particulièrement bénéficier de cette approche globale :

  • Les patients présentant des TTM associés à des céphalées
  • Les patients avec des dysfonctions cervicales concomitantes

Ce que confirme une étude de cohorte récente

Une étude publiée en 2023 par Lee IS et Kim SY dans BMC Sports Science, Medicine and Rehabilitation (doi : 10.1186/s13102-023-00644-0) apporte un éclairage supplémentaire : la thérapie manuelle associée à des exercices d’étirement cervical peut résoudre les TTM accompagnés de céphalées via des changements biomécaniques de la colonne cervicale. Les auteurs observent des résultats particulièrement probants chez les patients qui présentent simultanément une dysfonction mandibulaire et des céphalées, un tableau clinique fréquent en cabinet.

Une méta-analyse plus récente (Bednarczyk et al., 2024, Journal of Oral Rehabilitation) confirme que les interventions de réadaptation cervicale produisent des diminutions statistiquement significatives de l’intensité de la douleur à court terme chez les adultes présentant des TTM myogènes, avec des tailles d’effet modérées à importantes.

Ce que ça change dans votre pratique

Ces données convergent vers trois implications cliniques concrètes, indépendamment du profil exact du patient.

thérapie manuelle cervicale appliquée à un patient présentant une douleur mandibulaire en cabinet de kinésithérapie — Skeals

Évaluer systématiquement la région cervicale

Même si la plainte principale est mandibulaire, le rachis cervical peut contribuer directement à la douleur. L’évaluation doit inclure la mobilité cervicale, les seuils de douleur à la pression sur les muscles cervicaux et les signes de sensibilisation centrale potentiellement entretenus par les niveaux C1-C3.

Intégrer la thérapie manuelle cervicale dans le plan de traitement

Le traitement des segments cervicaux peut moduler la sensibilité des muscles masticateurs via le noyau trigéminocervical. Ce n’est pas une approche annexe : pour les kinésithérapeutes formés à la thérapie manuelle du rachis cervical (https://skeals.fr/formations-kines/cervicalgies/), cette intégration peut représenter un levier thérapeutique majeur chez les patients TTM.

Privilégier une approche globale

Les meilleurs résultats cliniques semblent obtenus en combinant traitement cervical, traitement crânio-mandibulaire et exercices thérapeutiques. Cette logique de prise en charge globale est cohérente avec ce que l’on sait des mécanismes de sensibilisation centrale et de la neurophysiologie du noyau trigéminocervical.

✅ À faire

  • Évaluer la mobilité et la sensibilité cervicales dès le premier bilan d’un patient TTM
  • Tester les seuils de douleur à la pression sur le masséter et le temporal
  • Intégrer la thérapie manuelle cervicale dans le plan de traitement, même si la plainte est mandibulaire
  • Combiner traitement cervical, traitement crânio-mandibulaire et exercices pour les tableaux TTM + céphalées
  • Rechercher des dysfonctions cervicales concomitantes chez tout patient présentant des TTM myogènes

❌ À éviter

  • Traiter la mâchoire en ignorant le rachis cervical supérieur
  • Conclure à une source mandibulaire unique sans évaluation cervicale préalable
  • Négliger les céphalées associées comme signal d’un tableau cervico-mandibulaire complexe
  • Supposer qu’une amélioration locale de l’ATM suffira si la sensibilisation cervicale persiste

À retenir

  • La thérapie manuelle cervicale seule réduit significativement la douleur et augmente les seuils de douleur à la pression chez les patients TTM, avec un effet important sur le masséter.
  • Le noyau trigéminocervical explique neurophysiologiquement pourquoi traiter C1-C3 peut modifier la sensibilité mandibulaire.
  • L’approche cervico-craniomandibulaire combinée améliore davantage la douleur et l’ouverture buccale, notamment chez les patients TTM avec céphalées ou dysfonctions cervicales concomitantes.
  • Évaluer systématiquement les cervicales dès le premier bilan d’un patient TTM est une recommandation soutenue par la littérature récente.

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