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Fuites urinaires chez la sportive : un problème fréquent que le kiné peut détecter dès le bilan
Rédigé par Nicolas LEROUSSEAU
Kinésithérapeute, Spécialiste des membres supérieurs
Une patiente marathonienne venue pour une douleur de hanche évoque « des petites fuites quand elle court, mais c’est normal vu son niveau ». Vous savez que ce n’est pas normal. Mais comment l’aborder sans l’avoir cherché ? Les troubles périnéaux chez la sportive sont fréquents, sous-estimés et sous-traités, et pourtant, ils sont modifiables avec une prise en charge adaptée.
Sommaire
Un problème courant que personne ne signale spontanément
Les fuites urinaires à l’effort touchent environ 20 à 50 % des athlètes féminines, tous âges et parités confondus. Chez les sportives jeunes et nullipares, celles que l’on pense le moins à risque, la prévalence avoisine 40 %. Pourtant, la grande majorité n’en parle jamais spontanément, souvent par honte ou parce qu’elles considèrent ce symptôme comme inévitable.
La prévalence varie fortement selon le type de sport pratiqué. Elle descend à 5,56 % dans les activités à faible impact et monte jusqu’à 80 % en trampoline. Les sports à fort impact affichent une prévalence 1,9 fois supérieure aux sports à impact moyen, et 4,59 fois supérieure aux sports à faible impact. Course à pied, sauts, CrossFit, sports collectifs avec sprints : autant de disciplines où la question périnéale mérite d’être posée systématiquement.
Chez les sportives, la prévalence de l’incontinence urinaire à l’effort atteint 44,4 % contre environ 10 % chez les non-athlètes. Pourtant, très peu consultent un spécialiste. Le problème reste mal rapporté, mal reconnu et sous-traité, ce qui place le kinésithérapeute en position idéale pour combler ce vide lors du bilan sportif initial.
Pourquoi le sport peut fragiliser le plancher pelvien
Le mécanisme biomécanique est bien documenté. Les exercices à fort impact, course, sauts, réceptions, génèrent des pics de pression intra-abdominale importants et répétés. Ces pics se transmettent vers le bas, vers les organes pelviens et les structures de soutien. Quand le plancher pelvien n’est pas en mesure d’amortir ces pressions, les fuites surviennent, et, à terme, le soutien des organes peut s’altérer.
Ce qui a changé dans la compréhension clinique, c’est la vision du périnée lui-même. Il n’est plus considéré comme un simple « hamac » passif. C’est un acteur central d’un système de gestion des pressions qui implique le diaphragme, les muscles abdominaux profonds et les muscles du tronc. Un périnée dysfonctionnel perturbe ce système global et peut impacter directement la stabilité lombo-pelvienne, et par ricochet, la performance sportive.
L’image est la suivante : lors d’un saut, l’inspiration et la contraction diaphragmatique augmentent la pression dans l’enceinte abdominale. Si le plancher pelvien ne co-contracte pas de façon coordonnée et suffisamment anticipée, la fuite survient. Leitner et al. (2017) ont montré, lors de l’analyse électromyographique du plancher pelvien pendant la course, que les femmes incontinentes présentaient des patterns d’activation différents de ceux des femmes continentes, notamment en termes de timing et d’amplitude.
Le paradoxe de l’exercice intense
Le sport n’est pas l’ennemi du plancher pelvien. Pour les femmes dont le périnée est fonctionnel, l’activité physique aurait même un effet d’entraînement positif, via la co-contraction inconsciente des muscles pelviens lors des efforts. Bø et Nygaard (2020) soulignent que, compte tenu des nombreux bénéfices de l’activité physique sur la santé globale, personne ne devrait être conseillé d’arrêter d’exercer en raison de troubles périnéaux. Mais les sportives devraient recevoir les mêmes informations et conseils que la population générale concernant le renforcement du plancher pelvien.
Le message clinique est donc nuancé : l’exercice intense est délétère pour les périnées déjà fragilisés ou mal coordonnés, bénéfique pour les autres. D’où l’importance d’identifier le profil de chaque patiente plutôt que de généraliser.
Middlekauff et al. (2016) ont étudié l’impact des exercices à haute intensité sur la force et le soutien du plancher pelvien chez des femmes nullipares en bonne santé, confirmant que les contraintes mécaniques aiguës et chroniques peuvent avoir des effets différents selon le niveau de base du plancher pelvien.
La formation Skeals vous donne les outils concrets pour évaluer le plancher pelvien d’une sportive et intégrer ce dépistage à votre bilan habituel, sans matériel spécialisé.
Intégrer le périnée dans le bilan sportif habituel
Le principal obstacle n’est pas technique : c’est le manque d’information des sportives elles-mêmes. La majorité n’ont jamais reçu d’éducation sur le plancher pelvien, ne savent pas reconnaître les signes d’alerte et consultent tardivement, voire jamais. La fuite urinaire est normalisée, banalisée, parfois même perçue comme une preuve d’intensité d’entraînement.
C’est ici que le rôle du kinésithérapeute devient central. Le bilan d’une sportive est l’occasion idéale pour introduire la question périnéale, même quand la plainte principale est une douleur de hanche, un syndrome rotulien ou une tendinopathie. La question peut être posée simplement, sans mettre la patiente dans l’inconfort, et ouvre souvent un dialogue que la patiente attendait sans oser l’initier.
Quatre réflexes concrets à intégrer au cabinet
Dépister systématiquement. Ne pas attendre la plainte spontanée. Intégrer une question courte sur les fuites urinaires à l’effort dans tout bilan de sportive, au même titre que les antécédents traumatiques ou les habitudes d’entraînement.
Intégrer au bilan global. Le périnée fait partie du système postural et de la gestion des pressions. L’évaluer ne nécessite pas une consultation dédiée à part entière : c’est un item du bilan musculaire et fonctionnel, au même titre que le transverse ou le diaphragme.
Adapter les exercices. Doser l’impact, le gainage et la respiration en fonction de la tolérance périnéale de la patiente. Une sportive qui fuit à chaque réception ne doit pas continuer le même programme sans modification. La prise en charge du plancher pelvien chez les sportives implique une progression structurée qui respecte les capacités de gestion des pressions.
Éduquer la patiente. Expliquer clairement ce qui est normal et ce qui ne l’est pas. Une fuite urinaire à l’effort n’est pas une fatalité liée à l’âge, à l’accouchement ou au niveau sportif. Elle signale un déséquilibre dans le système de gestion des pressions, et ce déséquilibre est modifiable.
Ce que la rééducation peut changer
Pires et al. (2020) ont évalué l’entraînement des muscles du plancher pelvien chez des athlètes féminines dans un essai contrôlé randomisé, montrant les bénéfices d’une rééducation ciblée sur la continence à l’effort. La littérature est claire : les troubles périnéaux chez la sportive ne sont pas rares, ne sont pas anodins, ne sont pas normaux, et surtout, ils sont modifiables avec une prise en charge adaptée.
Pour approfondir votre pratique et disposer d’outils d’évaluation validés, la formation Skeals « Plancher pelvien chez les sportives » détaille l’approche biomécanique, physiologique et clinique nécessaire pour dépister, évaluer et intégrer le périnée dans votre bilan kiné du sport.
✅ À faire
Poser une question systématique sur les fuites urinaires dans tout bilan de sportive
Intégrer l’évaluation du plancher pelvien au bilan postural et musculaire global
Adapter la charge et l’impact en fonction de la tolérance périnéale
Expliquer que les fuites à l’effort sont un signe clinique, pas une fatalité
Orienter vers une rééducation périnéale spécialisée si les troubles sont installés
❌ À éviter
Attendre que la patiente aborde spontanément la question périnéale
Valider la banalisation (« c’est normal vu votre niveau »)
Conseiller l’arrêt de l’activité physique comme seule solution
Traiter la plainte motrice sans explorer le contexte périnéal chez une sportive à fort impact
À retenir
Les fuites urinaires à l’effort touchent 20 à 50 % des sportives, et jusqu’à 80 % dans les sports à impact extrême comme le trampoline.
Le plancher pelvien est un acteur actif de la gestion des pressions intra-abdominales, pas un hamac passif : un dysfonctionnement impacte la performance.
La grande majorité des sportives ne consultent jamais spontanément pour ce motif ; le bilan kiné est souvent la première occasion d’en parler.
Les troubles périnéaux chez la sportive sont modifiables : la rééducation ciblée est efficace et l’arrêt du sport n’est pas la réponse.
Quatre réflexes suffisent : dépister systématiquement, intégrer au bilan global, adapter les exercices, éduquer la patiente.
Vous souhaitez intégrer l’évaluation périnéale dans vos bilans de sportives et disposer d’un protocole clinique validé ?
Pires TF, Pires PM, Moreira M, Silva B, Barros F. Pelvic floor muscle training in female athletes: a randomized controlled trial. Neurourol Urodyn. 2020.
Rebmann A, et al. Connaissances et croyances des sportives concernant le périnée. Kinesithér Rev. 2024.
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